« Milledious » et les Mille et Deux contes de MONCRABEAU – Scène 1 –

Ici, avec respect et parfois de la crainte on les appelle les Dames Blanches ou encore « Blanquettes ». De nuit, sur les coups de minuit, vous les verrez danser à la clarté de la lune dans les camous des bords de Baïse. Et si d’aventure vous poussiez plus loin le pas, vous pourriez les surprendre à s’ébattre près du lavoir du moulin de Vialère. Si la curiosité vous étreignait encore, tout en restant bien sages et tapis à les observer, vous assisteriez à un de ces bals féériques où dansent les plus délicates jeunes femmes, plus belles les unes que les autres, aussi lumineuses que des linges blancs tendus sous l’astre de nuit. Elles semblent être incapables à l’immobilité, se glissant d’un jet dans la nuit jusqu’au pont du vieux cimetière en bas de l’église, puis s’élevant en volutes piquant le ciel, redescendent brusquement en frôlant à les coucher les osiers peuplant le Drot. Ici on le sait bien, ces fées sont tenues pour être bénéfiques pour ceux qui leur offrent leur premier repas de l’an sous un rameau de gui. Par contre, malheur à ceux qui ignorent ces fées lavandières, ces « Blanquettes », qui savent se rendre cruelles, particulièrement pour les jeunes hommes imprudents. En témoigne cette histoire que l’on conte parfois autour des quelques cheminées où se chauffe l’ancien l’ayant entendu lui-même de ses ainés. Dans l’Albret, courait un percepteur qui collectait l’impôt, Garouste était son petit nom. Un jour, il arriva en cet endroit où il les trouva, s’adossa à un arbre et s’endormit là. Mal lui en prit, car lorsqu’il s’éveilla, il faisait déjà nuit. Mais surtout, elles étaient là, par dizaines, par centaines, qui le sait ? Les fées lavandières, groupées autour des failles que dans l’argile le Drot avait creusées, s’activaient à nettoyer leur linge clair, en murmurant des paroles anciennes. La grande lessive avait commencée, et la lune semblait y prendre part, envoyant ses rayons scintillants sur les linges immaculés. Ah ! Quel étrange et fascinant spectacle ! Nous savons tous, ici, qu’il ne fait jamais bon s’attarder près des ruisseaux ces nuits là ! Mais Garouste, soit qu’il se crut plus malin que nous autres, soit qu’il fut déjà charmé par la suave harmonie des murmures, ne s’en retourna pas. Tout au contraire, il s’avança pour mieux apercevoir les magnifiques créatures. Elles semblaient si belles, si douces et si inoffensives ! Il marcha, toujours plus fasciné, jusqu’à une petite anse au-dessus de laquelle était penchée la plus délicieuse silhouette qu’il ait jamais vue. Fine, menue, sa peau avait la couleur du lait, et sa chevelure semblait retenir des milliers d’étoiles prisonnières de ses mèches. « Milledious, qu’elle était belle !… ». Il s’était avancé sans bruit, mais son pied cassa une brindille sur le sol et il en fut fait de lui. La fée releva la tête et planta son regard noir perçant et ténébreux dans le sien. Son sang se glaça, son cœur s’enflamma, son âme se déroba et s’envola dans les airs… Les blanquettes, empoignant leur linge, s’enfoncèrent dans les berges comme dans des sables mouvants, la lune disparut, et Garouste se retrouva seul. Faut-il vraiment vous dire combien il pleura, se lamenta ? Ses plaintes parvinrent jusqu’à l’église, s’engouffrant dans les murs, s’insinuant par gonds et serrures. Les habitants se réveillèrent, les bébés braillèrent, les chiens se mirent à hurler, les chevaux s’emballèrent et chacun sut ce qui s’était passé… Il erra des jours, des années. Il parcourut le monde, cherchant son âme de-ci, de-là, pleurant, priant et soupirant. Mais désormais, damné il était, damné il resterait. Jamais il ne put se libérer, sans femme à aimer. Alors que le vieil âge le gagnait, que ses cheveux blanchissaient et que sa peau se fripait, il comprit que c’était à la fée qu’il appartenait, et résolut de s’y abandonner. Il revint à Vialère et se dirigea vers le ruisseau. Arrivé au lavoir du moulin, s’adossa à un arbre et attendit la nuit. Quand la lune monta, dans l’eau il s’enfonça… Qui vint le prendre ? La fée ? La mort ? Nul ne le sait, et nul ne le revit jamais. Et moi, après vous l’avoir narré, je remets cette histoire au fond de l’eau, là où je l’ai trouvée en suivant un vol de libellules bleues…

Douce de Vialère

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